Musée ariana

Porcelaines et Verreries

 

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Céramique commémorative genevoise:

 

Plats de mémoire et pots de souvenir:

 

 

Le besoin pour l'homme de fixer, par un objet tangible ou un écrit, un événement fugace appelé à disparaître de nos mémoires existe depuis toujours. Ces objets sont de matériaux divers: bois, métal, pierre, céramique.

 

La présente exposition se limite aux assiettes et pots en céramique commémorant des événements genevois du XXe siècle. En effet, ce type d'objets décoratifs fut très populaire à cette époque et leur production abondante; rares sont les familles genevoises qui ne possèdent un pot de vogue ou une assiette de tir cantonal posé en évidence sur leur cheminée ou dissimulé dans leur grenier! De forme utilitaire (en plus de l'assiette et du pot, on trouve des cendriers ou des gobelets), il semble que ces céramiques aient été le plus souvent exposées comme objets décoratifs. Les assiettes sont toutes

pourvues d'orifices qui permettent de les suspendre au mur, les pichets sont collectionnés et placés chronologiquement sur une étagère ou dans une vitrine prévue à cet effet.

 

Parfois, plusieurs objets étaient assortis selon leur forme (pot, assiette et gobelet) ou par cou-leur (assiettes au décor identique mais de teintes différentes). Il arrivait que deux commanditaires soient sollicités pour un même événement (Noverraz et Langenthal pour l'exposition internationale de pigeons de 1956). Aujourd'hui, si le goût pour les objets commémoratifs demeure vivace, les tee-shirts ou autres pins semblent avoir supplanté la céramique. A notre connaissance, à Genève seule la Course de l'Escalade reste fidèle à ce support en imprimant sur des assiettes ou des tasses en porcelaine des décors créés par des dessinateurs locaux.

 

 

Provenance

 

La grande majorité des pièces commémoratives genevoises provient de l'atelier Noverraz à La Chapelle-sur-Carouge. Marcel Noverraz établit la Poterie de La Chapelle dans l'ancienne tuilerie de Carouge en 1922. Les problèmes économiques que connaît Genève à la fin des années 1930 rendent problématique l'écoulement de la poterie d'art luxueuse et Noverraz se voit contraint de s'orienter progressivement vers la production en série de céramique commémorative et utilitaire.  

 

 

Les assiettes et pots commémoratifs sortis de l'atelier de Noverraz, auquel succèdera, à son décès, en 1972, son tourneur Max Biedermann (qui gèrera la poterie de La Chapelle jusqu'en 1982), sont remarquables par la diversité des formes et des décors. Deux techniques céramiques sont appliquées: la première, et de loin la plus courante, est la terre cuite peinte aux engobes sous glaçure transparente; la seconde, la faïence stannifère. Le décor est généralement peint à la main, parfois imprimé et rehaussé en polychromie. Noverraz s'appliquait à varier autant que possible les formes de ses pots et assiettes, dont certaines évoquent des objets similaires en étain; d'autres sont reprises de sa production utilitaire usuelle. Les premières céramiques commémoratives (comme le pot "Pour nos enfants" de 1926) se rapprochent, par leur décor, des poteries d'art créées dans l'atelier à la même période.

 

Le choix des pièces s'opérait toujours en accord avec le commanditaire auquel il soumettait des croquis ou même des études préparatoires en céramique (voir le projet d'assiette "Arquebuse et Navigation" de 1949). Les clients se déplaçaient généralement à la poterie pour discuter directement avec Noverraz, lequel fixait les prix. Il insistait généralement pour que les commandes couvrent au plus juste les besoins afin qu'il n'y ait pas de surplus. Les événements les plus fréquemment représentés sont ceux en relation avec la commune de Plan-les-Ouates (à laquelle appartient La Chapelle) et les communes avoisinantes. Noverraz a également produit toutes les céramiques commémoratives des Fêtes des Jeunesses à partir de 1939.

 

D'autres poteries de la région genevoise ont été sollicitées pour la fabrication d'objets commémoratifs. Les manufactures de faïence fine de Carouge (en particulier les Coppier, de 1897 à 1930) et de Nyon (1860-1981), la manufacture de porcelaine de Langenthal (fondée en 1906) ont également produit de nombreux modèles de pots et d'assiettes commémoratifs. Relevons à cet égard que la manufacture de Langenthal a occasionnellement demandé à Marcel Noverraz de créer un décor d'assiette commémorative destiné à être imprimé sur porcelaine (assiette "Centenaire des Artisans de Cartigny" de 1934)!

 

  

Evénements commémorés

 

En règle générale, les céramiques commémoratives font référence à des événements liés au domaine public. Il n'y a guère que les "pichets d'accueil et d'amitié", témoins de convivialité, dont la Poterie Knecht à Colovrex et Ferney-Voltaire s'est fait une spécialité au début du siècle, qui relèvent de la sphère privée.

Quelques objets font référence à l'histoire genevoise: commémoration de la Réformation, de la création de l'école genevoise, entrée de Genève dans la Confédération, Armistice, établissement de la Société des Nations à Genève.

 

Cependant, la grande majorité des céramiques commémoratives est en lien avec l'histoire locale, la "petite histoire" faudrait-il dire, et surtout les réjouissances populaires, villageoises, religieuses ou sportives.

 

Les vogues en premier lieu, fêtes villageoises annuelles, se déroulent du mois de mai au mois de décembre. Le terme de vogue est originaire du Lyonnais et du Sud-Est de la France où il a, depuis le XVIIIe siècle, signification de fête patronale. La connotation religieuse a peu à peu cédé le pas à une fête laïque, même si, dans le canton de Genève, il semble que la date de la vogue soit restée liée à la fête patronale de la commune. Les réjouissance peuvent parfois durer deux jours, au cours desquels on boit et se régale de spécialités locales, on danse, on participe à des cortèges et à des concours de tir, on se divertit: rien n'a été négligé pour procurer aux visiteurs une agréable journée. Sur le champ de foire rustique, fléchettes, carrousels, balançoires, roues de la bonne fortune, tombolas amusent citadins et campagnards

(Nos Centenaires, traditions populaires genevoises, 1913-1915).

 

La jeunesse communale avait ses réjouissances propres. La Fédération des Jeunesses de campagne, qui réunissait toutes les communes situées entre Arve et Rhône, mettait sur pied dans chaque commune à la fin du printemps une fête annuelle qui comportait un corso fleuri et un bal. Seuls les jeunes célibataires pouvaient y participer. (…) sur la route poudreuse, cuite par le soleil, un char feuillu avance lentement. Derrière les branches piquées de lilas, des chants s'élèvent très mélodieux, où s'unissent les voix graves des garçons et les voix cristallines des filles. (…) cette jeunesse se montre infatigable  et veut jusqu'au bout jouir de sa fête annuelle,

 

 

 

ce repos charmant au milieu d'une période de durs travaux agricoles (tiré de La Patrie suisse, 9 juin 1920).

 

La kermesse (du flamand kerkmisse: messe d'église) est la fête des paroisses catholiques. Enfin l'abbaye (par exemple l'abbaye des sapeurs-pompiers), terme plus répandu dans les cantons de Vaud et de Neuchâtel, est à l'origine une société de tireurs dont le concours annuel donne lieu à une fête de village. Par extension, ce terme signifie fête de village (annuelle ou bisannuelle) dont le concours de tir reste l'événement central.

 

Les bazars, organisés dans le but de réunir des fonds, généralement en faveur des églises catholiques (Clochers Nouveaux) ou protestantes (Clefs de Saint-Pierre), comptent également au rang des réjouissances, mêlant stands en tous genres, tombola, gastronomie et spectacles. On peut lire dans "La Patrie Suisse" du 15 avril 1908: A Genève, quand on veut récolter de l'argent, il n'y a qu'à organiser un bazar: les billets de mille affluent alors dociles et les personnes soulagées de leur superflu vous remercient encore de la grâce que vous leur avez faite en leur donnant l'occasion de s'amuser pour une œuvre d'utilité publique.

 

Les joutes sportives sont également fêtées et commémorées; dans ce cadre, l'objet souvenir se double d'une fonction de récompense ou de prix pour le gagnant. Les fêtes des sections de la Fédération Suisse de gymnastique (FSG) sont reconnaissables à leur célèbre sigle aux quatre "F": fier, franc, fort, fidèle. Les tournois de football organisés par les section de l'Association cantonale genevoise de football (ACGF); les fêtes des nombreuses associations de tir civiles ou militaires, comme les Amis du mannequin, le Guidon genevois ou les Exercices de l'Arquebuse et de la Navigation; les tournois de boules (championnats de doublettes); les rallyes cyclistes et automobiles sont autant de manifestations sportives dont le souvenir est parvenu jusqu'à nous.

 

Très souvent, les objets commémoratifs sont édités à l'occasion d'un anniversaire, rappelant la création d'un parti politique, d'une fanfare ou d'une chorale, la fondation d'une entreprise ou d'une société locale, l'édification d'une église ou d'une salle communale, un événement historique. Les deux dates concernées sont alors apposées conjointement.

 

  

Iconographie

 

La variété des décors ornant les céramiques commémoratives est infinie. La lisibilité et la simplicité du motif sont généralement de mise, aux dépens parfois de l'originalité artistique. Outre les dates et les inscriptions, les armoiries ou sigles occupent une part importante du décor, voire même le seul motif décoratif. Les représentations d'architecture sont prisées pour les manifestations liées à un bâtiment, comme les inaugurations ou restaurations de temple ou d'école. Pour les vogues villageoises, on préférera une vue de la commune. A part quelques exemples résolument fantaisistes, comme ces petits Mickey jouant au football, le décor des objets commémoratifs reste assez conventionnel et dépourvu d'humour. C'est peut-être dans les fêtes des Jeunesses que s'exprime le plus librement le goût de l'époque: à cet égard, l'évolution de la représentation de la jeunesse au fil des fêtes annuelles, tour à tour figée, romantique, sophistiquée ou délicieusement délurée est assez édifiante!

 

 

Sources

 

Le présent dossier a pu être réalisé grâce aux informations précieuses fournies par Bernadette Chevalier, collectionneuse passionnée et infatigable de céramique commémorative. Nous avons également été appelés au cours de nos recherches à contacter des spécialistes d'histoire locale ainsi que nombre de mairies, de sociétés et d'entreprises, nous les remercions tous chaleureusement pour leur aide.

 

Nous avons également consulté avec intérêt:

Nos centenaires: Genève - Suisse, 1813-1814-1815, Genève, 1911-1914; La Patrie suisse, Genève, 1893-1962; L'Annuaire genevois ainsi que des brochures et plaquettes éditées à l'occasion d'anniversaires divers.

 

 Anne Claire Schumacher commissaire de l'exposition

Exposition jusqu'au 28 septembre 2003

 
 

        

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